SEMAINE 19

La chronique de Dubna en vidéo chez Nina.






Dans son petit appartement de Sabinov, en Slovaquie, Nina est ravie. Dès qu'il s'agit de montrer le film vidéo qu'elle a tourné chez sa mère à Dubna, en Ukraine, tout le reste peut attendre. Elle n'a pas de magnétoscope, mais elle est allée emprunter celui de son voisin, qui a l'habitude. Elle a sciemment déplacé le vase de fleurs en plastique du salon et l'a posé à côté de la télévision, pour mieux planter le décor. C'est le premier film qu'elle a tourné après avoir acheté à crédit sa camera vidéo, il y a deux mois. Pour une première, c'est presque un coup de maître.

Nina s'est lassée des albums de photos qu'elle a accumulés depuis des années. Elle veut désormais témoigner pour de bon, laisser à ses petits-enfants des souvenirs forts et sans complaisance de sa mère, et de la pauvreté des villageois de Dubna. Il faut faire vite : sa mère a déjà 80 ans, et depuis que la Slovaquie et l'Ukraine se sont mutuellement imposés des visas, Nina ne peut plus aller la voir aussi souvent qu'avant...

Premières images : les rues terreuses de Dubna, village ukrainien parmi tant d'autres, perdu dans les " terres noires " si caractéristiques de l'Ouest de l'Ukraine. Nina est née là-bas en 1947 et a grandi entre l'école et les travaux des champs. Vingt ans plus tard, elle y a rencontré son mari, un Slovaque qui l'a finalement ramenée chez lui à Sabinov, 600 kilomètres plus à l'ouest.

- J'ai cédé à l'appel de mes beaux-parents, se désole-t-elle. Ils nous disaient que la vie en Tchécoslovaquie était plus facile qu'en URSS. Mensonges... En plus, après le coup de Prague de 1968, les Tchécoslovaques n'étaient pas vraiment disposés à bien m'accueillir, moi la Soviétique. Mais je suis restée, et j'ai fait toute sorte de petits boulots pour nourrir mes trois enfants. Mon mari et moi avons divorcé quelques années plus tard. Alors, vous aimez mon film ? Vous devez savoir que mon frère boit beaucoup...

À Dubna, le frère de Nina vit avec leur mère. Depuis qu'il a perdu son fils dans un accident de mobylette il y a sept ans, il est inconsolable et noie tous les jours son désespoir dans l'alcool. Il ne travaille plus et n'aide pas dans la maison, où les tensions avec sa mère sont fréquentes. Une à une, les séquences défilent, tantôt émouvantes, tantôt choquantes, jamais anodines. C'est un long témoignage cru, fait de plans fixes ou de scènes dérobées qui disent la volonté de Nina de ne rien taire, de dire la vérité - sa vérité - de la misère de l'Ukraine profonde. Elle filme les joies et les peines, les soirées éthyliques et les réveils silencieux, les embrassades et les engueulades. Elle fait chanter sa mère, aussi, des vieilles comptines locales, et lui fait raconter des fables le soir avant de s'endormir.

Après son divorce, Nina a décidé de rester en Slovaquie pour ne pas interrompre les études de ses trois enfants. En 1995, au plus fort des relents nationalistes du gouvernement slovaque d'alors, elle a senti qu'il valait mieux qu'elle prenne la citoyenneté slovaque si elle voulait conserver son emploi. Elle a donc abandonné sa citoyenneté ukrainienne. Mal lui en a pris : en 1999, la Slovaquie a été l'un des premiers candidats à l'Union européenne à imposer un visa à ses voisins de l'Est. Quelques jours après, l'Ukraine a fait de même pour les Slovaques. La frontière, brutalement, s'est durcie. Coût d'un visa pour un Slovaque : 30 euros. Pour un Ukrainien : 70 euros.

- Jusqu'en 1989, le voyage à Dubna ne coûtait presque rien. Je pouvais m'y rendre dix fois dans l'année... Après quoi la vie est devenue plus difficile. Je m'y rendais déjà moins souvent quand ils ont introduit les visas sur la frontière. Depuis, je ne peux y aller qu'une ou deux fois par an, guère plus. Ce n'est pas tant le prix du visa, mais le trajet et la vie là-bas ont aussi augmenté... Je ne suis pas communiste, mais, à bien des égards, je regrette le temps d'avant.

À l'écran, le film se termine. C'est comme si Nina avait imaginé un scénario, jusqu'aux dernières images : dans une rue déserte de Dubna, sa mère et son frère s'éloignent, à pas très lents, vers les champs noirs des abords du village.



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