SEMAINE 24

Lénine et Loukachenko veillent sur la Biélorussie.






En Ukraine occidentale, où le nationalisme anti-russe est le plus marqué, Lénine a disparu. Il n'en reste que des socles de béton nus d'où émergent des moignons de tiges d'acier. Quant aux monuments aux morts soviétiques de la dernière guerre, ils sont à l'abandon. On en voit même dont les visages des soldats ont été attaqués à coup de burin.

Rien de tel en Biélorussie. Lénine est encore là, à Grodno, bien planté sur ses jambes, le menton en avant et le manteau dans le vent. Au milieu de la place qui porte son nom, il domine le pavé de ses six mètres de haut. Il y a des fleurs à ses pieds, posées là le 7 novembre dernier, date anniversaire de la Révolution d'Octobre, par une petite centaine de manifestants nostalgiques plutôt âgés. Il y en avait autant à Brest, où le père de la Révolution a toujours là aussi sa statue, sa place et son boulevard. Et peut-être aussi quelques-uns dans les campagnes, que Lénine hante encore dès qu'un bourg dépasse les deux ou trois mille habitants. De leur côté, les jeunes filles ne manquent jamais d'aller déposer un bouquet de fleurs aux monuments aux morts soviétiques, le jour de leur mariage.

*

Dans le bus qui relie Brest à Grodno, Ivan, l'un des deux chauffeurs, est d'humeur joyeuse. Nous avons en commun trois mots d'anglais, trois de français et trois d'allemand.
- Moi Ivan. Et toi ?
- Pierre.
- D'où viens-tu ?
- De France.
- Ah France... Paris, Paris ! Et tu fais quoi ?
- Journaliste.
- Journaliste ? Ah ah ! Good ! Good ! Tu dois aller en Tchétchénie. Là-bas c'est bang bang tchakatchakatchak !
Et puis soudainement, après un coup d'œil rapide derrière lui, il se penche et chuchote :
- Hey, Pssiiit ! Loukachenko : ferükt ! Complètement fou !
- Fou ? Pourquoi ? Why ?
- Chuuut...
Et puis, plus fort :
- Ah Paris, Paris...

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À Brest, Tanya, professeur d'anglais, avait développé un peu plus.
- C'est vrai que notre président est fou, imprévisible, qu'il pique des colères d'enfant à la télévision et qu'il met en prison les opposants qui font un peu trop de bruit. Mais il a le mérite de tenir tête à Poutine, qui ne rêve que d'une chose : racheter ce qui peut encore l'être en Biélorussie et nous laisser tout le reste. Le problème est surtout de savoir où va la Biélorussie... Pour la première fois de son histoire, notre pays est au milieu du guet, et nous allons devoir faire un choix : soit celui de l'Est, mais cela semble mal parti tant nos relations avec la Russie s'enveniment, soit celui de l'Ouest. Mais vous nous voyez sans rire déposer notre candidature à l'Union européenne ?

*

Loukachenko se verrait peut-être bien à la place de tous ces Lénine, en statue par-ci, en buste par-là... Il faudrait déboulonner le second de ses socles et y installer le premier, mais ça ferait mauvais genre. Alors il s'arrange autrement. Radio, presse, télévision : tout est sous contrôle. Le maître est partout, cultivant sa personnalité comme au bon vieux temps. On le voit aussi dans les bureaux des directeurs d'écoles, et jusqu'au musée de la Seconde Guerre mondiale de Brest où il a réussi à s'insérer parmi les documents exposés.

- Vous vouliez savoir à quoi ressemblait l'URSS ? entend-t-on dire à Grodno. Eh bien vous y êtes. La Biélorussie est un grand musée vivant. Au moins faisions-nous partie d'une grande puissance, auparavant. Mais aujourd'hui, le monde tourne sans nous. Seul Loukachenko pense encore qu'il entre dans la danse...

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