SEMAINE 33

Ingrie, Sibérie, Carélie, Finlande : le destin des Ingriens






Rien à faire. Nous ne verrons pas la femme de Sulo. Elle n'a pas voulu nous rencontrer et a tenté de dissuader Sulo de le faire. Qui sont ces deux etrangers qui veulent te rencontrer ? Et s'ils étaient des agents russes ? Et s'ils t'interdisaient de repasser la frontière ?

Mais Sulo Hyvonnen n'a pas peur. À 74 ans, il en a vu d'autres. Et puis peur de quoi ? De raconter le destin des Ingriens, ce petit peuple d'origine finlandaise, dont il fait partie ? "Les secrets de ma vie sont disponibles", dit-il d'emblée, le sourire en coin, amusé qu'il puisse à lui tout seul résumer l'errance de ses semblables.

Au XVIIe siècle, l'empire suédois possède la Finlande et s'étend jusqu'aux confins de la region de Saint-Pétersbourg, baptisée Ingrie en l'honneur d'Ingrid, la fille du roi de Suède. Celui-ci envoit des paysans finnois la peupler pour faire rempart contre les Russes. Mais, lors d'une ultime guerre en 1809, ces derniers arrachent la région aux Suédois et prennent la Finlande. Dès lors, le sort des Ingriens est scellé : ils vivront sous l'autorité des tsars, et plus tard des Soviétiques.

Sulo est fier de préciser que, malgré les tentatives d'assimilation, les Ingriens n'ont jamais cessé de parler et de penser finnois. Même lorsque Moscou décide de leur imposer le russe en 1937, en envoyant en Sibérie quelques familles ingriennes récalcitrantes, pour l'exemple.

- Mais le pire est à venir, poursuit le petit homme jovial. Car tous les Ingriens ont fini par goûter à la Sibérie. La guerre ne nous a pas porté chance…

Pourtant, il s'en est fallu de peu pour que la Seconde Guerre mondiale n'efface la décision prise par les Suédois trois siècles plus tôt. Lorsque les troupes allemandes attaquent l'URSS en 1941, elles foncent vers Saint-Pétersbourg et évacuent les Ingriens vers l'arrière. Alliée de circonstance à l'Allemagne, la Finlande entame alors le rapatriement général : 60 000 Ingriens retrouvent la terre de leurs ancêtres.

- Pas pour très longtemps, précise Sulo en marquant une pose. Car la victoire de l'URSS va tout effacer. Vaincue, la Finlande doit céder la moitié de la Carélie, accepter la présence d'officiers russes sur son sol et obéir à Moscou qui demande notre retour. Revenir en URSS ! C'était nous jeter dans la gueule du loup… Mais que faire d'autre ?

À genoux, la Finlande ne retient pas les Ingriens. Les officiers soviétiques les recherchent dans les moindres villages et leur promettent un retour paisible en Ingrie où leurs maisons vides les attendent…

Sulo sourit tristement. Il se souvient du train qui les ramenait en URSS et des soldats qui les attendaient à la frontière. Car le piège, aussitôt, se referme sur eux. Direction la Sibérie. La famille de Sulo, comme des milliers d'autres, est assignée à residence dans un village près de Novossibirsk. Elle y restera jusqu'a la mort de Staline en 1953.

Sulo a 24 ans lorsqu'il part travailler à Petrozavorsk, en Carélie soviétique, où il rencontre sa femme, ingrienne elle aussi. À Sortavala, non loin de la frontière finlandaise, où il s'installent finalement avec leurs deux enfants, Sulo joue la forte tête et se revendique haut et fort ingrien. Devenu directeur d'une enterprise de materiel agricole, il refuse la carte du Parti et se fait beaucoup d'ennemis. Il en perd son poste et redevient conducteur d'engins, sous surveillance jusqu'à la fin de l'URSS et l'ouverture complète de la frontière finno-russe.

Des années ont passé mais sa femme a encore peur de la milice. Elle est persuadée que des agents de renseignements le tiennent toujours à l'œil, à Sortvala, et ne comprend pas pourquoi il ne veut pas la suivre en Finlande. Car comme l'ont fait 30 000 Ingriens depuis 1991, elle y a immigré et s'est installée à Kitee, à 100 km de Sortavala, de l'autre côté d'une frontière qui marque le plus gros écart de développement d'Europe. Elle a troqué le vieux bloc déglingué où Sulo habite toujours pour une HLM impeccable, où la cage d'escalier ne suinte pas, où l'eau courante est disponible tous les jours, où la peinture laquée des boîtes aux lettres n'a jamais vieilli et où les pelouses du jardin d'enfants sont tondues toutes les semaines.

Mais Sulo n'en a cure. Il s'ennuie à mourir en Finlande, où aucun travail ne l'attend. Il préfère continuer à travailler d'arrache-pied à Sortavala pour joindre les deux bouts. Il court après les groupes de touristes finnois qui viennent visiter la Carélie perdue et leur propose de servir d'interprète. Et deux fois par mois, il part retrouver sa femme à Kitee, profiter du confort finlandais et du sauna, au sous-sol de l'immeuble, qu'il ne manque jamais d'utiliser à chacune de ses visites.

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