LES GRECS MUSULMANS DE THRACE OCCIDENTALE

Héritage de cinq siècles de présence ottomane dans les Balkans, la minorité musulmane de Thrace occidentale a échappé aux transferts de populations des années 1920. Elle fut longtemps l'objet de marchandages entre la Grèce et la Turquie, avant de connaître une certaine normalisation ces dernières années.

Au mois de mai 2000, lorsque que le gouvernement grec de Kostas Simitis décida de supprimer la mention de la religion sur les cartes d'identité des Grecs, la mobilisation fut générale. Et le fait que cette obligation d'afficher sa confession remonte aux temps de l'occupation de la Grèce par les nazis n'y changea rien. Dans un pays où l'Eglise et l'Etat ne sont pas séparés, où la Constitution est promulguée "au nom de la sainte consubstantielle et indivisible Trinité" et désigne l'orthodoxie comme "religion dominante", où enfin 98 % de la population est orthodoxe, on ne touche pas impunément à l'influence de l'Eglise. Conduite par le très conservateur et nationaliste archevêque d'Athènes, Mgr Christodoulos, celle-ci est partie en guerre contre cette mesure qui, selon l'archevêque lui-même, "porte atteinte aux valeurs sacrées de l'hellénisme". Premiers visés par cette révolte : les quelques 110.000 Grecs musulmans de Thrace occidentale, soit 1 % de la population grecque.

Les musulmans de Thrace occidentale n'ont pas été échangés

L'origine de la présence musulmane en Thrace remonte au XIVème siècle. A cette époque et depuis l'Antiquité, le terme "Thrace" désignait toute la partie orientale de la péninsule balkanique : du fleuve Strymon à l'ouest jusqu'à la mer Noire à l'est, et du Danube au nord jusqu'à la mer Egée au sud. En 1354, les Ottomans en marche vers l'Occident franchissent le détroit des Dardanelles. Ils contournent ainsi par le Sud Constantinople, qui ne tombera entre leurs mains que quatre-vingt dix-neuf ans plus tard. Dès 1361, ils annexent la Thrace, puis se rendent maîtres en quelques années de toute la partie centrale des Balkans, et ce pour cinq siècles.

Commencée en 1821, la guerre d'indépendance grecque ne parviendra qu'en 1913 à chasser définitivement les Turcs de ce qui est l'actuel territoire grec. Entre-temps, le traité de Berlin de 1878 a créé la Bulgarie sur le territoire de la Thrace septentrionale. Le nom de Thrace est dès lors réservé à la Thrace méridionale (en bordure de la mer Egée), toujours occupée par les Ottomans. Première guerre balkanique en 1912 : face à l'alliance de la Grèce avec la Bulgarie et la Serbie, l'empire ottoman s'incline et évacue tous ses territoires à l'ouest du fleuve Evros. C'est de cette époque que date la division de la Thrace méridionale en Thrace occidentale et Thrace orientale : celle-ci, située entre le fleuve Evros et Istanbul, reste aux mains de la Turquie. Un territoire qu'elle conserve encore de nos jours, ultime possession turque dans les Balkans. Mais le fait est là : en se retirant de la partie ouest de la Thrace, l'empire ottoman a laissé derrière lui nombre de Turcs installés dans la région depuis des siècles, ainsi que des populations converties à l'islam : les Pomaques (Slaves islamisés) et les Yiftis (Tziganes islamisés).

A l'issue de la seconde guerre balkanique de 1913, qui voit la Bulgarie s'opposer à la Serbie et à la Grèce pour le partage des dépouilles balkaniques de l'empire ottoman, la Bulgarie hérite de la Thrace occidentale. Pas pour très longtemps : sa défaite dans la Première Guerre mondiale la prive de cet accès à la mer Egée. Un gouvernement interallié occupe la Thrace occidentale et laisse finalement la place aux Grecs en 1920, en leur attribuant même la Thrace orientale jusqu'aux premiers faubourgs d'Istanbul. (1)

L'Histoire en resterait là si ne survenait la guerre gréco-turque, de 1920 à 1923 : après une série de défaites, Mustafa Kemal inverse la tendance, chasse les armées grecques d'Anatolie et reprend la Thrace orientale. En juillet 1923, le traité de Lausanne fixe la frontière sur le fleuve Evros, entérinant la division de la Thrace, et inaugure pour la première fois dans l'Histoire la légalisation du transfert massif de populations : Grecs et Turcs se mettent d'accord pour se renvoyer mutuellement des centaines de milliers de ressortissants, qui viennent s'ajouter à tous ceux qui ont déjà fui leur terre pendant la guerre. En tout, 1 400 000 Grecs d'Asie Mineure sont chassés de Turquie, et 400 000 Turcs sont chassés de Grèce. Seule concession mutuelle : la Turquie s'engage à maintenir le Patriarcat orthodoxe d'Istanbul et à ne pas chasser la minorité grecque de la ville, en échange de quoi les musulmans de Thrace occidentale sont exclus des transferts de populations. C'est la raison pour laquelle, quatre-vingts ans plus tard, on trouve encore cette minorité turcophone en Thrace grecque, principalement dans et autour des grandes villes de Xanthi et de Komotini.

Sur le papier, le traité de Lausanne protège la minorité

A Komotini justement, Damon Damianos, journaliste grec orthodoxe à l'ERT (Ellenic Radio Television), raconte la méfiance qui a longtemps prévalu dans les rapports des autorités grecques avec la minorité turque de Thrace : "Depuis qu'ils en ont hérité, les Grecs considèrent la Thrace occidentale comme la région la plus menacée du territoire. Il y a d'abord eu la menace bulgare : Sophia n'a jamais renoncé à son accès à la mer Egée et notamment au port d'Alexandropouli. Paradoxalement, ce danger s'est peu à peu effacé pendant la guerre froide : la Bulgarie n'aurait pas risqué un conflit mondial pour la Thrace occidentale. La peur est alors venue de Turquie : dès les années 1950, les tensions à Chypre se sont répercutées sur la Thrace. La minorité musulmane est devenue suspicieuse aux yeux de nombreux Grecs orthodoxes, du fait de sa forte natalité, de ses liens avec la Turquie… Athènes s'est toujours méfié de l'émergence d'un mouvement nationaliste turc en Thrace. Ce n'est que depuis une dizaine d'années que des efforts de compréhension et d'intégration apaisent les tensions dans la région."

Aux lendemains des transferts de populations de 1923, la minorité turcophone de Thrace ennuie Athènes. L'idéal serait qu'elle parte d'elle-même, sous la pression des autorités. Mais pour celles-ci, la marge de manœuvre est faible : la minorité est doublement protégée. D'une part, par la présence du Patriarcat orthodoxe d'Istanbul et des quelques 250 000 Grecs encore présents en Turquie, principalement au Phanar, le quartier grec d'Istanbul. Des Grecs que la Turquie pourrait facilement oppresser si Athènes tentait de faire la même chose aux Turcs de Thrace. Et d'autre part, par le traité de Lausanne lui-même, qui prévoit toute une série de mesures garantissant les droits religieux, linguistiques et scolaires des deux minorités.

Des garanties qui seront bien souvent ignorées d'un côté comme de l'autre. Côté turc, l'épuration ethnique s'est ouvertement poursuivie à la faveur troubles anti-grecs de 1955, 1964 et 1974, lors desquels la population grecque fut presque entièrement chassée. Il ne reste aujourd'hui qu'environ 10 000 Grecs en Turquie, dont 3000 à Istanbul… Côté grec, la minorité turque de Thrace n'a certes pas connu le même sort, mais a vu certains de ses droits niés par les régimes successifs à Athènes. Mais surtout, les autorités hellènes ont cherché à plusieurs reprises à inverser les rapports de forces démographiques en Thrace occidentale. Et ce dès la signature du traité de Lausanne.

Dans la seconde moitié des années 1920, Athènes entreprit d'installer des réfugiés grecs d'Asie Mineure en Thrace, et particulièrement dans le département de l'Evros, limitrophe de la Turquie. Un département déjà vidé d'une grande partie de ses Turcs en 1913, à la suite d'un échange de populations entre la Turquie et la Bulgarie, alors propriétaire des lieux. La proportion des Grecs musulmans de Thrace occidentale va ainsi fléchir face à l'arrivée des Grecs orthodoxes. En 1920, on estimait à 86 000 le nombre de musulmans en Thrace grecque, c'est-à-dire 42 % de la population de la région. En 1928, leur nombre avait grimpé à 103 000 du seul fait de la natalité, mais la proportion n'était plus que de 34 % ... (2).

A Sapes, petite ville de 5000 habitants à 30 km à l'est de Komotini, Alexander Skopianos, 32 ans, propriétaire d'un petit supermarché, est le petit-fils d'un Grec natif du Phanar. Expulsé d'Istanbul en 1921, son grand-père choisit de s'installer en Thrace pour rester proche de sa ville natale : 250 km séparent Sapes d'Istanbul. A Sapes, village où cohabitent depuis des siècles Grecs et Turcs, il monte une petite échoppe qui n'est autre que le magasin dont s'occupe Alexander, quatre-vingts ans plus tard. Celui-ci porte le poids de l'Histoire sur ses épaules, et souffre encore des blessures de ses ancêtres. Devant une vieille photo d'époque de son grand-père posant dans son échoppe, il raconte : " Je dois vous raconter l'histoire de mon arrière-grand-père. Il était tailleur, vivait à Istanbul, dans le quartier du Phanar où se trouvait sa boutique. Un jour, il a recueilli un jeune garçon turc abandonné, qui vivait dans la rue. Il l'a nourri, logé, habillé, appris à lire et à écrire, formé au métier de tailleur, et il en fit son employé, puis le garçon est parti pour voler de ses propres ailes. Plus tard, lors de la guerre entre la Grèce et la Turquie, il est revenu dans la boutique de mon arrière-grand-père, et l'a égorgé… Voilà. Je vous raconte cela pour vous dire qu'il ne faut pas baisser la garde, que je ne crois pas beaucoup à ces histoires de détente entre les deux pays. Ma grand-mère disait : "Si tu tends la main à un Turc, recompte tes doigts après. Et il faut toujours écouter les personnes âgées, vous ne croyez pas ? Et puis, les musulmans de Thrace sont plus nombreux que ce que l'on peut vous dire. Ils sont au moins 200 000."

Forte natalité, forte immigration : la minorité reste stable

De très nombreux orthodoxes de Thrace ont leurs racines en Asie Mineure. Loin de partager l'opinion peu nuancée d'Alexander, tous ont pourtant leur histoire tragique qui saute de mémoire en mémoire au fil des générations. Mais contre toute attente, les deux communautés vivent sans heurts notables depuis des décennies. L'une des raisons qui explique ce calme relatif est peut-être la stabilité numéraire de la minorité turcophone. Depuis les années 1920, la vitalité démographique des musulmans de Thrace grecque est compensée par une très forte immigration, vers l'Europe occidentale (l'Allemagne notamment) et surtout la Turquie, où ils forment d'importantes communautés à Istanbul, Burga ou Izmir. En 1951, on comptait 105 000 musulmans en Thrace occidentale, soit 31 % de la population totale de la région. Des chiffres peu éloignés des estimations actuelles : 110 000 musulmans (dont 55 % de turcophones, 35 % de Pomaques et 15 % de Yftis), soit 35 % de la population de Thrace occidentale. (3)

Pourtant, il s'en est fallu de peu qu'Athènes parvienne à noyer la présence musulmane de Thrace dans un flot orthodoxe. En 1987, à la faveur de la perestroïka, les Grecs d'Union soviétique sont autorisés à immigrer pour rejoindre leur mère patrie. Estimés à 400 000, les "Pontios" (ou Grecs du Pont-Euxin) du Caucase et d'Asie centrale ont profité de l'aubaine, amplifiée par la chute de l'URSS en 1991. Les autorités grecques ont canalisé l'arrivée des Pontios vers la Thrace, région la moins peuplée de Grèce et où la place ne manque pas. Un choix calculé ? En tout cas, ces Pontios providentiels ne pouvaient qu'helléniser un peu plus la Thrace occidentale, en palliant du même coup le manque d'enthousiasme des Grecs à venir s'installer dans une région sur laquelle ils ont les plus mauvais préjugés. Pour y fixer les Pontios, des quartiers entiers ont été construits par le gouvernement grec en bordure de trois villes, dont Sapes.

Natassa Aidinidis vit avec son mari et ses deux enfants dans l'une de ces maisons toutes neuves du quartier pontios de Sapes. Des maisons que le gouvernement a donné gratuitement aux familles pontios en échange d'un engagement de leur part d'y rester au moins vingt ans. "Nous venons de Çalka, en Géorgie, raconte Natassa, une ville peuplée pour moitié de Pontios. Mais tous sont partis. Enfin presque tous : seuls les vieux, qui ne pouvaient ou ne voulaient partir, sont restés. Nous avons fait le pas en 1992, avec juste l'intime conviction que notre avenir ne pouvait être que meilleur. Dès notre arrivée, nous avons eu des cours de grec gratuits. Nous avons d'abord habité quatre ans dans un baraquement préfabriqué, puis on nous a donné cette maison. Je suis contente, elle est belle et grande, mon mari et mes deux fils ont trouvé du travail…C'est mieux qu'en Géorgie. Mais nous avons tout laissé derrière nous, jusqu'aux moindres meubles… Et bien sûr le plus dur : nos parents. J'ai le mal du pays."

Les tensions ethniques provoquées par cet afflux d'orthodoxes n'ont pas duré bien longtemps. Sur les 100 000 Pontios parvenus en Grèce depuis 1987, 40 000 se sont installés en Thrace, mais… 20 000 y sont restés, les autres préférant quitter cette région déshéritée, où ils ne trouvent pas de travail, pour les banlieues de Thessalonique ou d'Athènes. Résultat, la proportion des musulmans et des orthodoxes de Thrace occidentale n'a que très faiblement varié. Et le flux des Pontios s'est tari depuis cinq ans.

Les droits de la minorité peu à peu recouverts

Reste la question des droits de la minorité musulmane. Malgré les dispositions du traité de Lausanne, ils ont longtemps été niés par la Grèce. Ce n'est qu'en 1991 que le premier ministre grec K. Mitsotakis a reconnu la situation de discrimination. Pour la première fois, les musulmans de Thrace ont eu l'autorisation d'acheter des biens fonciers, de restaurer leurs maisons et leurs mosquées, ou encore de passer leur permis de conduire des tracteurs. Mais c'est pourtant la même année que la querelle des muftis a commencé : le gouvernement a alors décidé de nommer lui-même les muftis de la communauté musulmane, alors que le traité de Lausanne garantit aux musulmans le droit de nommer eux-mêmes leurs chefs. Une situation qui a amené certains muftis jusqu'en prison pour exercice illégal de la profession. Avec l'égalité dans les conditions d'accès aux emplois dans l'administration, la question de la nomination des muftis est l'une des dernières revendications des Grecs musulmans. Des litiges qui ne devraient pas tarder à être résolus : le récent rapprochement gréco-turc et le désir d'Athènes de s'aligner totalement sur les pratiques de l'Union européenne en matière de droits de l'homme démontrent la bonne volonté des deux parties de progresser rapidement sur la voie du dialogue. Dans ce contexte, la suppression de la mention de la religion sur les cartes d'identité est une avancée fondamentale vers la normalisation des relations entre Grecs orthodoxes et Grecs musulmans en Thrace occidentale.

Guy-Pierre CHOMETTE

(1) Hormis un bref intermède de trois ans, entre 1941 et 1944, lors duquel la Bulgarie s'en empare à la faveur de son alliance avec l'Allemagne, la Thrace occidentale n'a plus changé de propriétaire depuis 1920.
(2) Cf Joëlle Dalègre, Cemoti n°17, janvier-juin 1994.
(3) Ibid.

L'ETERNEL EXODE DES PONTIOS

Les Grecs du Pont-Euxin (nom antique de la mer Noire), ou "Pontios", sont les descendants de colons grecs partis s'installer sur les rives sud de la mer Noire au VIIème siècle avant JC. Ils y fondèrent notamment Sinop et Trébizonde. Ils ont connu plusieurs exodes, dont celui du XVème siècle : sous la pression des Ottomans, qui prennent Constantinople en 1453 puis Trébizonde en 1461, ils migrent vers d'autres rivages de la mer Noire, plus à l'est. Cinq siècles plus tard, l'Histoire se renouvelle : entre 1916 et 1923, dans la foulée du génocide arménien, 350 000 Pontios sont massacrés par les Turcs, presque la moitié de la population pontios vivant alors en Turquie. Les survivants fuient vers le Caucase et les rives nord de la mer Noire, c'est à dire en… Union soviétique. Ils y connaissent une brève renaissance économique et culturelle. Leur dynamisme finit par irriter Staline, qui les fait déporter vers la Sibérie et l'Asie Centrale, entre 1937 et 1949. Persécutés, isolés, ils sont privés de leurs droits et n'ont aucun contact avec la Grèce. Il faut attendre 1987 et l'ouverture des frontières de l'URSS par Mikhaïl Gorbatchev pour entendre à nouveau parler d'eux. Depuis, un quart des 400 000 Pontios d'URSS a immigré en Grèce, au pays que leurs ancêtres ont quitté il y a … vingt-six siècles.

LES POMAQUES, MONTAGNARDS DU RHODOPE

Pendant les cinq siècles de l'occupation des Balkans par l'empire ottoman, l'islam s'introduisit dans la région soit par le biais des colons turcs, soit par le biais de la conversion de certaines populations autochtones. C'est la cas des Pomaques de Bulgarie, islamisés au XVIIème siècle.
Slaves, bulgarophones et musulmans, les Pomaques résident dans les villages des monts du Rhodope, qui s'élèvent de part et d'autre de la frontière gréco-bulgare. Une frontière tracée là à la suite de la Première Guerre mondiale, avec pour conséquence la séparation de la communauté pomaque entre la Grèce et la Bulgarie. On estime à 40 000 leur nombre en Thrace grecque, et à quatre fois plus côté bulgare. Leur langue a la particularité de n'être qu'orale, ce qui contribue à maintenir leur histoire largement dans l'ombre. Peu connus des Grecs orthodoxes, les Pomaques connaissent une forte émigration vers les centres urbains de Xanthi et de Komotini, les deux principales villes de Thrace occidentale, surtout depuis 1995 : cette année-là, le gouvernement grec a décidé de supprimer la "zone de circulation restreinte" dans laquelle tous les villages pomaques étaient compris. En totale contradiction avec les règles de libre circulation de l'Union européenne, cette zone avait pour but de restreindre au maximum les contacts entre la communauté pomaque et la communauté turque de Thrace occidentale afin d'empêcher l'émergence d'un mouvement revendicatif regroupant tous les musulmans de Grèce.

LA VIA EGNATIA TRAVERSAIT LA THRACE DE PART EN PART

Il a fallu trois siècles aux Romains pour établir une liaison terrestre entre Rome et Byzance. Commencée au IIIème siècle avant notre ère par le censeur Claudius, la Via Egnatia fut achevée sous l'empereur Auguste quelques années avant Jésus Christ. Elle constituait le prolongement de la Via Appia, qui joignait Rome à Brindisi. La voie Egnatia, longue de huit cent kilomètres entre Dyrrachium (aujourd'hui Durrës en Albanie) et Byzance, a très vite revêtu une importance considérable puisqu'elle permettait de relier entre elles les deux villes phares de l'empire romain.
Bien plus tard, elle fut empruntée par les Croisés en route vers Jérusalem, et fut parcourue sous l'empire ottoman par des caravanes commerciales qui poussaient parfois jusqu'en Asie : la voie Egnatia était en effet l'un des prolongements occidentaux de la Route de la Soie.
Parce qu'elle traversait la Thrace de part en part, la voie Egnatia conféra à la région une vitalité économique qui n'est plus qu'un lointain souvenir. Dans le cadre des grands empires romain, byzantin puis ottoman, le couloir Xanthi-Komotini-Ferès devait l'essentiel de son dynamisme à cette route et à la proximité de Constantinople. Au début du siècle, le découpage de la Thrace mit un terme à cette vitalité. Mais depuis trois ans, Athènes s'est lancé dans un gigantesque chantier autoroutier qui reliera l'Ouest à l'Est de la Grèce. Son nom : l'autoroute Egnatia. Et suite à la détente gréco-turque de ces dernières années, la Turquie se dit prête à poursuivre l'ouvrage jusqu'à Istanbul. Le censeur Claudius avait vu juste.

Les mots-clés

Traité de Lausanne - En 1920, le Traité de Sèvres signé entre les puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale et la Turquie prive celle-ci de toute possession dans les Balkans, hormis Istanbul. Mais à la suite de la guerre gréco-turque de 1920 - 1922 remportée par les armées turques de Mustafa Kemal, le Traité de Lausanne signé en 1923 entre les mêmes protagonistes rend caduc le Traité de Sèvres. La région balkanique de Thrace orientale leur est rendue, et les échanges de populations avec la Grèce sont planifiés.

Thrace occidentale - Région balkanique appartenant à la Grèce, ainsi nommée par opposition à la Thrace orientale, région balkanique appartenant à la Turquie. La division actuelle de la Thrace en deux régions distinctes remonte à 1912, lors du retrait ottoman à la suite de la première guerre balkanique.

Evros - Fleuve marquant la frontière gréco-turque entre Thrace occidentale et Thrace orientale. Ses deux rives, militarisées à outrance, en font l'une des régions les plus densément armées d'Europe. L'Evros prend sa source dans les monts du Rhodope, en Bulgarie, où il prend alors le nom de Marica.

Rhodope - Massif montagneux des Balkans, s'étendant en Bulgarie méridionale et en Grèce (régions de Macédoine et de Thrace occidentale). D'une altitude moyenne de 2000 mètres, il est traversé sur plus de 400 km par la frontière gréco-bulgare, ce qui en fit une région particulièrement stratégique pendant les quarante années de la guerre froide.

A lire

Le différend gréco-turc. Sous la direction de Semih Vaner, L'Harmattan, Paris, 1988.

La minorité musulmane et les Pomaques de la Thrace : entre Islam et ethnisme. Yannis Frangopoulos, Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, n°17, janvier-juin 1994.

La Thrace grecque, région frontière. Joëlle Dalègre, Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, n°17, janvier-juin 1994.

Istanbul 1914 - 1923. Editions Autrement, Collection Monde HS, n°14